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Maurice
Etienne a commencé sa
carrière en 1947, comme radio sur la ligne Caen-Le Havre. Il
l'a terminée dans les années 70, commandant de
bord sur DC-10 chez UTA.
Son récit de 29 ans d'aviation commerciale sur des avions
mythiques (Goéland, DC-3, Ju-52...) à travers
l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie se
lit comment un roman.
"Sac
à
terre",
de Maurice Etienne
192 pages + 8 pages de photos
15 euros
Préface de Jacques
Darolles (commandant de bord chez Air France, auteur de "Le plus beau
bureau du monde" et "Lignes aériennes")
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"1947.
Je hantais depuis quelques semaines les bureaux des compagnies
privées, à la recherche d'un employeur qui
veuille bien embaucher un radio navigant débutant. Vint
enfin le jour où le Général Soufflet,
directeur d'Air Transport, me dit : "Air Normandie cherche un radio.
Allez à Caen, on vous y attend".
Je me revois arrivant à la gare de Caen, en costume gris un
peu défraîchi, une vieille valise à la
main, à la recherche du bureau d'Air Normandie. Caen ville
martyre, pas encore ressuscitée de ses ruines. J'avais fait
le voyage, depuis la gare Saint-Lazare, entassé dans un
wagon de troisième classe. Cinq heures de trajet, les
express n'étaient pas très rapides en ce temps
là.
A Orly, où j'avais côtoyé beaucoup de
monde, il y avait ceux qui volaient, que je regardais avec envie, avec
admiration, et puis il y avait les "autres". Les navigants venaient
parfois nous rendre visite à la station radio avant leur
départ. Pendant quatorze ou quinze heures de vol ils
allaient affronter les océans, les orages, le brouillard, le
"pot au noir" sur les mers du sud, les tornades en Afrique et les
cyclones en Indochine. Je me souviens de la visite de Chauvelier et de
Manès. Quelques jours plus tôt ils avaient
volé quatre heures au ras des vagues de l'Atlantique avec
deux moteurs en panne. Je voyais les héros de
près, mais ils ne ressemblaient pas à
l'idée que je m'en faisais.
Chauvelier était bedonnant, chauve, rigolard, et
Manès, petit brun, type méditerranéen.
Mais il émanait de leurs personnes une force tranquille qui
en imposait. Ils nous racontaient leur aventure sans forfanterie, comme
s'il s'était agi d'une crevaison au bord d'une route. J'en
connaissais déjà tous les détails,
pour avoir suivi leur voyage alors que j'étais de service
à la station radio, leur message d'urgence lorsque le moteur
trois était tombé en panne, puis le SOS quand le
moteur quatre avait pris feu. Et leur longue approche de la
côte d'Afrique, enfin leur atterrissage à Dakar.
Dans ce wagon qui m'emmenait vers mon destin j'étais
heureux. Je transportais mon secret avec moi, demain je volerai. Les
"autres" ne savaient pas. Il y avait là des hommes qui
parlaient politique, des femmes qui papotaient, une jeune maman qui
donnait le sein à son enfant, et moi qui n'avais personne
à qui parler mais qui trouvais tout le monde beau et gentil."
* * *
"C'est mon premier
vol. L'estuaire de la Seine défile sous les ailes de
l'avion. Après l'émotion du décollage
c'est le bonheur. Pendant un mois je vais traverser ce petit bras de
mer huit fois par jour, longer cette côte, ces belles plages
avec les stations de Cabourg, Houlgate, Deauville, dont je distingue
mal, de la hauteur où je suis, les ravages causés
par la guerre. La mer, pas encore l'Atlantique, mais seulement un petit
bout de la Manche. Le pont de Normandie n'existe pas, même
dans les rêves les plus fous, pas plus que celui de
Tancarville, et tous ceux de la basse Seine ont
été détruits pendant la guerre. Pour
aller de Caen au Havre par la route il faut faire un détour
par Rouen ou traverser le fleuve sur un bac : une grosse
demi-journée de voyage. Alors qu'en avion nous faisons le
trajet en vingt minutes. Pour moi point d'orages, ni de cyclones, point
de "pot au noir", seulement un matin, un petit banc de brouillard, si
petit qu'il ne fait peur à personne. Mes "premiers pas" dans
le ciel de Normandie sont tranquilles.
Le Goéland est un bimoteur en bois entoilé,
capable d'emporter 10 passagers à la vitesse de 240
kilomètres/heure, sur des distances de 1000
kilomètres. Ce fut, dans les années 30, un avion
très moderne, le premier à avoir des
hélices à pas variable. Mais nous sommes en 1947,
le 8 août exactement, et ce type d'avion a vieilli... Et moi,
jeune radio navigant sans expérience, je viens de prendre
mon baptême de l'air en même temps que mon premier
vol en équipage !
Je me souviens, comme si c'était hier, de ce moment
à jamais inscrit dans ma mémoire :
Dolivéra a mis les moteurs en marche ; Il a des gestes
mystérieux, touchant des cadrans, poussant des boutons en
marmonnant quelques mots que je ne comprends pas. J'ai
déjà réglé le poste
émetteur sur la fréquence universelle, 333
kilocycles.
Doli aligne l'avion sur l'axe de décollage, pousse sur les
manettes des gaz. L'appareil roule quelques centaines de
mètres sur la piste cahoteuse, puis je le sens flotter dans
l'air. Je vole ! J'ai 23 ans et je connais, dans le plus beau ciel du
monde, la réalisation de mon rêve."
* * *
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