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Collection "Splendeur des cieux"

"J'ai souvent pensé que les aviateurs avaient soif de beauté.
Qu'ils en soient conscient ou non, les pilotes volent
pour la splendeur des cieux.
"

Amélia Earhart (Aviatrice américaine 1897-1937)


Maurice Etienne a commencé sa carrière en 1947, comme radio sur la ligne Caen-Le Havre. Il l'a terminée dans les années 70, commandant de bord sur DC-10 chez UTA.

Son récit de 29 ans d'aviation commerciale sur des avions mythiques (Goéland, DC-3, Ju-52...) à travers l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie se lit comment un roman.

"Sac à terre",
de Maurice Etienne
192 pages + 8 pages de photos
15 euros



Préface de Jacques Darolles (commandant de bord chez Air France, auteur de "Le plus beau bureau du monde" et "Lignes aériennes")

 

 


"1947. Je hantais depuis quelques semaines les bureaux des compagnies privées, à la recherche d'un employeur qui veuille bien embaucher un radio navigant débutant. Vint enfin le jour où le Général Soufflet, directeur d'Air Transport, me dit : "Air Normandie cherche un radio. Allez à Caen, on vous y attend".

Je me revois arrivant à la gare de Caen, en costume gris un peu défraîchi, une vieille valise à la main, à la recherche du bureau d'Air Normandie. Caen ville martyre, pas encore ressuscitée de ses ruines. J'avais fait le voyage, depuis la gare Saint-Lazare, entassé dans un wagon de troisième classe. Cinq heures de trajet, les express n'étaient pas très rapides en ce temps là.

A Orly, où j'avais côtoyé beaucoup de monde, il y avait ceux qui volaient, que je regardais avec envie, avec admiration, et puis il y avait les "autres". Les navigants venaient parfois nous rendre visite à la station radio avant leur départ. Pendant quatorze ou quinze heures de vol ils allaient affronter les océans, les orages, le brouillard, le "pot au noir" sur les mers du sud, les tornades en Afrique et les cyclones en Indochine. Je me souviens de la visite de Chauvelier et de Manès. Quelques jours plus tôt ils avaient volé quatre heures au ras des vagues de l'Atlantique avec deux moteurs en panne. Je voyais les héros de près, mais ils ne ressemblaient pas à l'idée que je m'en faisais.

Chauvelier était bedonnant, chauve, rigolard, et Manès, petit brun, type méditerranéen. Mais il émanait de leurs personnes une force tranquille qui en imposait. Ils nous racontaient leur aventure sans forfanterie, comme s'il s'était agi d'une crevaison au bord d'une route. J'en connaissais déjà tous les détails, pour avoir suivi leur voyage alors que j'étais de service à la station radio, leur message d'urgence lorsque le moteur trois était tombé en panne, puis le SOS quand le moteur quatre avait pris feu. Et leur longue approche de la côte d'Afrique, enfin leur atterrissage à Dakar.

Dans ce wagon qui m'emmenait vers mon destin j'étais heureux. Je transportais mon secret avec moi, demain je volerai. Les "autres" ne savaient pas. Il y avait là des hommes qui parlaient politique, des femmes qui papotaient, une jeune maman qui donnait le sein à son enfant, et moi qui n'avais personne à qui parler mais qui trouvais tout le monde beau et gentil.
"

  * * *

"C'est mon premier vol. L'estuaire de la Seine défile sous les ailes de l'avion. Après l'émotion du décollage c'est le bonheur. Pendant un mois je vais traverser ce petit bras de mer huit fois par jour, longer cette côte, ces belles plages avec les stations de Cabourg, Houlgate, Deauville, dont je distingue mal, de la hauteur où je suis, les ravages causés par la guerre. La mer, pas encore l'Atlantique, mais seulement un petit bout de la Manche. Le pont de Normandie n'existe pas, même dans les rêves les plus fous, pas plus que celui de Tancarville, et tous ceux de la basse Seine ont été détruits pendant la guerre. Pour aller de Caen au Havre par la route il faut faire un détour par Rouen ou traverser le fleuve sur un bac : une grosse demi-journée de voyage. Alors qu'en avion nous faisons le trajet en vingt minutes. Pour moi point d'orages, ni de cyclones, point de "pot au noir", seulement un matin, un petit banc de brouillard, si petit qu'il ne fait peur à personne. Mes "premiers pas" dans le ciel de Normandie sont tranquilles.

Le Goéland est un bimoteur en bois entoilé, capable d'emporter 10 passagers à la vitesse de 240 kilomètres/heure, sur des distances de 1000 kilomètres. Ce fut, dans les années 30, un avion très moderne, le premier à avoir des hélices à pas variable. Mais nous sommes en 1947, le 8 août exactement, et ce type d'avion a vieilli... Et moi, jeune radio navigant sans expérience, je viens de prendre mon baptême de l'air en même temps que mon premier vol en équipage !

Je me souviens, comme si c'était hier, de ce moment à jamais inscrit dans ma mémoire : Dolivéra a mis les moteurs en marche ; Il a des gestes mystérieux, touchant des cadrans, poussant des boutons en marmonnant quelques mots que je ne comprends pas. J'ai déjà réglé le poste émetteur sur la fréquence universelle, 333 kilocycles.

Doli aligne l'avion sur l'axe de décollage, pousse sur les manettes des gaz. L'appareil roule quelques centaines de mètres sur la piste cahoteuse, puis je le sens flotter dans l'air. Je vole ! J'ai 23 ans et je connais, dans le plus beau ciel du monde, la réalisation de mon rêve.
"



* * *

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